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ANALYSE · INDUSTRIE · CONCURRENCE

Se préparer à l’arrivée massive des produits industriels chinois

Il y a un sujet dont on parle peu dans les entreprises françaises, et qui pourtant devrait être au centre de toutes les réflexions stratégiques : l’arrivée massive de produits industriels chinois sur le marché européen.

Pas les jouets. Pas les textiles. Pas les produits de consommation courante. Les machines. Les équipements. Les composants industriels. Les produits que vous vendez, ou que vos concurrents vendent.

Ce mouvement a commencé. Il s’accélère. Et la plupart des entreprises industrielles françaises ne s’y sont pas préparées.

Ce qui se passe réellement

Les chiffres sont là, même si on les regarde rarement en face.

La part de la Chine dans les importations françaises de biens industriels est passée de 9,2 % en 2017 à 10,7 % fin 2025. En volume — c’est-à-dire en quantité de produits, pas en valeur — la progression est encore plus forte, d’environ 5 points sur la même période. Cela signifie une chose simple : les produits chinois sont devenus relativement moins chers que ceux des autres pays. Quand ils sont en concurrence avec des produits français, cet écart de prix pèse lourd dans la décision d’achat.

Mais le phénomène dépasse le seul marché français. L’Union européenne fait face à un excédent commercial chinois record de 1 050 milliards d’euros en 2025. Le déficit commercial de l’UE avec la Chine atteint 309 milliards d’euros en 2024, et il a quadruplé en volume sur la même période. Ce n’est pas un déséquilibre ordinaire. C’est une vague.

Le rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, publié en février 2026, a un titre qui résume la situation : « L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois ». Le déficit commercial de l’UE avec la Chine représente près de 1 milliard d’euros par jour.

Quels secteurs sont touchés — et quels sont épargnés

Tous les secteurs ne sont pas exposés de la même façon. C’est important de le savoir, parce que cela permet de distinguer les menaces réelles des inquiétudes diffuses.

Les secteurs les plus directement exposés, selon l’analyse de la Banque de France, sont au nombre de cinq :

L’automobile et les équipements électriques : la concurrence chinoise y est déjà très présente. La Chine a fait des percées significatives dans les véhicules électriques et les composants stratégiques, notamment les batteries lithium-ion.

Les fabricants de produits métalliques : ils subissent la concurrence chinoise dans un environnement déjà difficile, marqué par la hausse des coûts de l’énergie et le ralentissement de certains secteurs clients, comme l’automobile et la construction.

L’industrie chimique : confrontée à des coûts de production élevés et à une concurrence internationale accrue, elle voit l’afflux de produits chinois exacerber des tensions existantes.

Les équipements électriques : directement concurrencés par les produits chinois.

Certains segments de la mécanique générale et spécialisée : identifiés comme des secteurs à surveiller.

Ce qui est moins exposé — mais pas à l’abri : une partie des biens que la France importe de Chine n’est plus produite du tout en France. C’est le cas de l’électronique grand public, des ordinateurs, de certains équipements de communication. Mais même dans ces secteurs, la compétitivité féroce des produits chinois peut décourager l’investissement et empêcher l’émergence de nouveaux acteurs français.

La conclusion de la Banque de France est mesurée mais claire : l’exposition globale reste limitée, mais elle est significative dans certains secteurs — et elle augmente.

Ce que cette vague change pour les commerciaux

C’est ici que l’analyse devient concrète. Parce que cette transformation industrielle ne reste pas dans les rapports économiques. Elle arrive dans vos rendez-vous.

Trois changements majeurs.

1. Le prix redevient un argument — mais pas comme avant.

Pendant des années, on a dit aux commerciaux français : « Ne vous battez pas sur le prix, vendez la valeur. » Ce conseil reste vrai. Mais il devient plus difficile à appliquer quand un concurrent chinois propose un produit 30 ou 40 % moins cher, avec des performances qui se rapprochent.

Le client va poser la question. Pas toujours frontalement. Mais elle sera là, en filigrane, dans chaque négociation : « Pourquoi est-ce que je paierais plus cher ? »

2. La différenciation devient vitale.

Face à cette pression, les entreprises françaises qui s’en sortent ne sont pas celles qui essaient de battre les Chinois sur leur terrain — le prix. Ce sont celles qui se différencient sur ce que les Chinois ne peuvent pas (ou ne veulent pas) offrir.

L’Usine Nouvelle a documenté un cas concret : le secteur des nacelles élévatrices. Depuis janvier 2025, l’UE applique des droits de douane de 20,6 à 54,9 % sur les nacelles chinoises. Mais les industriels français eux-mêmes reconnaissent que ces droits sont insuffisants. Alors ils s’adaptent. Haulotte, JLG, Manitou — chacun cherche sa voie. Franck Lethorey, de Manitou, résume la stratégie : « Accélérer sur le service, la disponibilité des pièces et les innovations en matière de sécurité ».

Le service. Les pièces. La sécurité. La réactivité. La connaissance du client.

Ce sont ces éléments qui font la différence. Pas le produit seul.

3. Le client lui-même change.

Beaucoup de clients industriels français ont déjà acheté chinois. Pour certains équipements, pour certains composants, pour certaines pièces. Ils connaissent les avantages — et les inconvénients. Ils savent que le prix bas a un revers : délais de livraison, difficultés de service, dépendance à une chaîne lointaine.

Le commercial français qui sait parler de ce revers — sans le surestimer, sans le nier — a une carte à jouer. Il ne s’agit pas de diaboliser les produits chinois. Il s’agit de poser les bonnes questions : « Qu’est-ce qui se passe quand cette machine tombe en panne ? Qui intervient ? En combien de temps ? À quel coût ? »

Ces questions, les clients se les posent déjà. Le commercial qui les pose le premier prend un avantage.

Ce que l’Europe fait — et ses limites

L’Union européenne a réagi. Elle dispose aujourd’hui de 242 mesures de défense commerciale en vigueur, dont 144 visent des exportations chinoises. Ces mesures couvrent des secteurs variés : véhicules électriques, produits métallurgiques et chimiques, pneus, céramique de table.

Sur les véhicules électriques, des droits anti-subventions allant jusqu’à 35,3 % ont été imposés en 2024. La Commission européenne explore désormais une alternative : des prix minimums d’importation, qui permettraient aux constructeurs chinois d’échapper aux droits s’ils s’engagent à ne pas vendre en dessous d’un certain seuil.

Mais ces mesures ont des limites. Elles sont lentes. Elles sont contestées. Et elles ne couvrent qu’une partie du problème. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, entré en vigueur en janvier 2026, ne concerne que 3 % de la valeur des importations européennes.

La réalité est simple : l’Europe ne peut pas fermer ses frontières. Elle ne peut pas non plus ignorer la vague. Elle doit trouver un équilibre difficile entre protection et ouverture.

Ce que les entreprises doivent faire

Face à cette situation, il n’y a pas de réponse magique. Mais il y a des décisions à prendre.

1. Cartographier son exposition.

Quels sont les produits de votre gamme qui sont directement concurrents de produits chinois ? Pas dans les discours. Dans la réalité des appels d’offres que vous perdez. Cette cartographie est inconfortable. Elle est indispensable.

2. Identifier ses différenciateurs réels.

Qu’est-ce que vous offrez que les Chinois ne peuvent pas offrir ? Pas ce que vous croyez offrir. Ce que vos clients reconnaissent comme un avantage. Service local ? Réactivité ? Pièces disponibles ? Connaissance du métier ? Accompagnement technique ? Ces différenciateurs existent. Il faut les nommer, les chiffrer, les prouver.

3. Accepter de ne pas gagner partout.

Il y a des segments où la concurrence chinoise sera imbattable. Les produits standardisés, à faible valeur ajoutée, sans service associé. Continuer à se battre sur ces segments, c’est perdre du temps et de l’énergie. Il faut choisir ses batailles.

4. Investir dans ce qui compte.

Si votre différenciateur est le service, investissez dans le service. Si c’est la proximité, investissez dans la proximité. Si c’est la technicité, investissez dans la technicité. La différenciation ne se décrète pas. Elle se construit.

Ce que ça implique pour les commerciaux

Cette vague change une chose fondamentale dans le métier commercial : la connaissance du client redevient l’avantage décisif.

Un commercial qui connaît son client — ses contraintes, ses peurs, ses priorités — peut vendre plus cher qu’un concurrent qui ne connaît que son catalogue. Parce qu’il sait ce qui compte vraiment pour ce client. Parce qu’il sait quel argument pèsera dans la balance.

Un commercial qui ne connaît que son produit et son prix se retrouve en concurrence frontale avec des offres moins chères. Et dans cette concurrence, il perd.

La différence entre ces deux commerciaux ne se joue pas sur le talent. Elle se joue sur ce qu’ils ont investi à comprendre.

Une conclusion sans détour

L’arrivée massive des produits industriels chinois n’est pas une menace abstraite. C’est une réalité mesurable. Elle touche déjà certains secteurs. Elle en touchera d’autres.

La question n’est pas « faut-il s’inquiéter ? ». La question est « comment s’y préparer ? ».

Les entreprises qui s’en sortiront ne sont pas celles qui nieront la vague. Ce sont celles qui l’auront vue venir et qui auront construit, avant qu’elle n’arrive, ce qui les rend difficiles à remplacer. Le service. La proximité. La technicité. La relation.

Et pour les commerciaux, c’est la même chose. Ceux qui se contentent de vendre un produit se retrouveront en concurrence avec le monde entier. Ceux qui vendent une solution, un accompagnement, une confiance resteront debout.

La vague arrive. La seule question est : serez-vous sur la plage ou sur la digue ?

Stéphane Salomon

Auteur de La Guerre invisible et de L’Exigence allemande

Stéphane Salomon — Auteur de La Guerre invisible et de L’Exigence allemande

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